Marcel DUCHAMP. La Mariée mise à nu par ses célibataires, meme (The Bride Stripped Bare by her Bachelors, Even) : La Boîte verte (The Green Box). Paris: Editions Rose Sélavy, 1934. NYPL, Rare Book Division. © 2006 Artists Rights Society (ARS), New York/ADAGP, Paris/Succession Marcel Duchamp. Photograph © Michel Nguyen.
jeudi 11 mars 2010
mardi 9 mars 2010
MARCEL DUCHAMP : LE PROCESSUS CRÉATIF
Marcel DUCHAMP. Tu m', 1918, Oil on canvas, with bottle brush, three safety pins, and one bolt, 69,8 X 303. Gift from the Estate of Katherine S. Dreier, 1953.6.4©2004 Artists Rights Society (ARS), New York / ADAGP, Paris / Succession Marcel Duchamp
MAN RAY. Photographies de Marcel DUCHAMP, 1924
http://www.blogger.com/
Marcel DUCHAMP. Porte, 11, Rue Larrey, 1927
(Version originale : 220 x 62.7)
(Version originale : 220 x 62.7)
www.coaltar.net/_VISAVIS/duchamp1_pr.html

Marcel DUCHAMP, Boîte-en-Valise, deluxe edition, 1935-1941. Valise de cuir contenant des répliques miniatures et des reproductions photographiques d'oeuvres choisies de Marcel DUCHAMP (De-luxe edition no. 2/20) 10.00 x 38 x 40.5 (fermée)
LE PROCESSUS CRÉATIF
***
« Ce sont les REGARDEURS qui font les tableaux »
Aphorisme de Marcel DUCHAMP par lequel s'ouvre l'entrevue avec Jean SCHUSTER (janvier 1955), publiée dans Le Surréalisme, même, numéro 2, printemps 1957
Deux textes de Marjorie PERLOFF sur DUCHAMP :
DADA without Duchamp / Duchamp without DADA: Avant-garde tradition and the Individual Talent (1998): http://epc.buffalo.edu/authors/perloff/dada.html
The Conceptual Poetics of Marcel Duchamp :
http://wings.buffalo.edu/epc/authors/perloff/21/21_duchamp.pdf
Marcel DUCHAMP, Boîte-en-Valise, deluxe edition, 1935-1941. Valise de cuir contenant des répliques miniatures et des reproductions photographiques d'oeuvres choisies de Marcel DUCHAMP (De-luxe edition no. 2/20) 10.00 x 38 x 40.5 (fermée)
This leather case contains sixty-nine miniature reproductions of Duchamp's works. This is number two of twenty-four de-luxe versions of the case. Each of these features a different, hand-coloured 'original' fixed to the inside of the lid. The box 'unpacks' in such a way that some sections slide out, with other folders and black-mounted prints inside. For Duchamp there was no clear distinction between the original and the reproduction, a concept cleverly embodied in this piece. The case is also reminiscent of a travelling salesman's display case, containing a selection of Duchamp's pre-1935 work like a portable museum, made for his move to New York in 1942.
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LE PROCESSUS CRÉATIF
Considérons d’abord deux facteurs importants, les deux pôles de toute création d’ordre artistique : d’un côté l’artiste, de l’autre le spectateur qui, avec le temps, devient la postérité.
Selon toutes apparences, l’artiste agit à la façon d’un être médiumnique qui, du labyrinthe par-delà le temps et l’espace, cherche son chemin vers une clairière.
Si donc nous accordons les attributs d’un medium à l’artiste, nous devons alors lui refuser la faculté d’être pleinement conscient, sur le plan esthétique, de ce qu’il fait ou pourquoi il le fait - toutes ses décisions dans l’exécution de l’œuvre restent dans le domaine de l’intuition et ne peuvent être traduites en une self-analyse, parlée ou écrite ou même pensée.
T.S. Eliot, dans son essai Tradition and individual talent, écrit : « l’artiste sera d’autant plus parfait que seront plus complètement séparés en lui l’homme qui souffre et l’esprit qui crée ; et d’autant plus parfaitement l’esprit digérera et transmuera les passions qui sont son élément ».
Des millions d’artistes créent, quelques milliers seulement sont discutés ou acceptés par le spectateur et moins encore sont consacrés par la postérité.
En dernière analyse, l’artiste peut crier sur tous les toits qu’il a du génie, il devra attendre le verdict du spectateur pour que ses déclarations prennent une valeur sociale et que finalement la postérité le cite dans les manuels d’histoire de l’art.
Je sais que cette vue n’aura pas l’approbation de nombreux artistes qui refusent ce rôle médiumnique et insistent sur la validité de leur pleine conscience pendant l’acte de création – et cependant l’histoire de l’art, à maintes reprises, a basé les vertus d’une œuvre sur des considérations complètement indépendantes des explications rationnelles de l’artiste.
Si l’artiste, en tant qu’être humain plein des meilleures intentions envers lui-même et le monde entier, ne joue aucun rôle dans le jugement de son œuvre, comment peut-on décrire le phénomène qui amène le spectateur à réagir devant l’œuvre d’art ? En d’autres termes, comment cette réaction se produit-elle ?
Ce phénomène peut être comparé à un « transfert » de l’artiste au spectateur sous la forme d’une osmose esthétique qui a lieu à travers la matière inerte : couleur, piano, marbre, etc.
Mais avant d’aller plus loin, je voudrais mettre au clair notre interprétation du mot « Art » sans, bien entendu, chercher à le définir.
Je veux dire, tout simplement, que l’art peut être bon, mauvais ou indifférent mais que, quelle que soit l’épithète employée, nous devons l’appeler art : un mauvais art est quand même de l’art comme une mauvaise émotion est encore une émotion.
Donc quand plus loin je parle de « coefficient d’art », il reste bien entendu que non seulement j’emploie ce terme en relation avec le grand art, mais aussi que j’essaie de décrire le mécanisme subjectif qui produit une œuvre d’art à l’état brut, mauvaise, bonne ou indifférente.
Pendant l’acte de création, l’artiste va de l’intention à la réalisation en passant par une chaîne de réactions totalement subjectives. La lutte vers la réalisation est une série d’efforts, de douleurs, de satisfactions, de refus, de décisions qui ne peuvent ni ne doivent être pleinement conscients, du moins sur le plan esthétique.
Le résultat de cette lutte est une différence entre l’intention et sa réalisation, différence dont l’artiste n’est nullement conscient.
En fait, un chaînon manque à la chaîne des réactions qui accompagnent l’acte de création ; cette coupure qui représente l’impossibilité pour l’artiste d’exprimer complètement son intention, cette différence entre ce qu’il avait projeté de réaliser et ce qu’il a réalisé est le « coefficient d’art » personnel contenu dans l’œuvre.
En d’autres termes, le « coefficient d’art » personnel est comme une relation arithmétique entre « ce qui est inexprimé mais était projeté » et « ce qui est exprimé inintentionnellement ».
Pour éviter tout malentendu, nous devons répéter que ce « coefficient d’art » est une expression personnelle « d’art à l’état brut » qui doit être « raffiné » par le spectateur, tout comme la mélasse et le sucre pur. L’indice de ce coefficient n’a aucune influence sur le verdict du spectateur.
Le processus créatif prend un tout autre aspect quand le spectateur se trouve en présence du phénomène de la transmutation ; avec le changement de la matière inerte en œuvre d’art, une véritable transsubstantiation a lieu et le rôle important du spectateur est de déterminer le poids de l’œuvre sur la bascule esthétique.
Somme toute, l’artiste n’est pas seul à accomplir l’acte de création car le spectateur établit le contact de l’œuvre avec le monde extérieur en déchiffrant et en interprétant ses qualifications profondes et par là ajoute sa propre contribution au processus créatif. Cette contribution est encore plus évidente lorsque la postérité prononce son verdict définitif et réhabilite des artistes oubliés.
Marcel DUCHAMP, « Le Processus créatif », allocution lors d'une réunion de la Fédération Américaine des Arts, Houston (Texas), avril 1957 (texte anglais original, intitulé « The Ceative Act », rédigé en anglais en janvier 1957, publié dans Art News, vol.56, no4, New York, été 1957). Le texte français a été traduit par l'auteur en juillet 1957 afin d'être publié dans Sur Marcel Duchamp de Robert LEBEL (Paris, Trianon Press, 1959). Reproduit dans Duchamp du signe, Paris, Flammarion, 1994, 187-189.
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« Ce sont les REGARDEURS qui font les tableaux »
Aphorisme de Marcel DUCHAMP par lequel s'ouvre l'entrevue avec Jean SCHUSTER (janvier 1955), publiée dans Le Surréalisme, même, numéro 2, printemps 1957
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Deux textes de Marjorie PERLOFF sur DUCHAMP :
DADA without Duchamp / Duchamp without DADA: Avant-garde tradition and the Individual Talent (1998): http://epc.buffalo.edu/authors/perloff/dada.html
The Conceptual Poetics of Marcel Duchamp :
http://wings.buffalo.edu/epc/authors/perloff/21/21_duchamp.pdf
DADA À PARIS : LITTÉRATURE
Littérature. Nouvelle Série, numéro 7, 1er décembre 1922
Accès à Littérature :
en mode texte : http://melusine.univ-paris3.fr/Litterature/litteratureIndex.htm
en mode image : http://sdrc.lib.uiowa.edu/dada/litterature/index.htm
jeudi 4 mars 2010
MARCEL DUCHAMP (III)
artobserved.com/.../
www.toutfait.com/.../Hoy/etantdon_en.html
Peintre, artiste indépendant des groupes, fût-ce celui du surréalisme - avec lequel il lui est arrivé souvent de collaborer -, grand joueur d'échecs, individu émancipé, Marcel DUCHAMP est sans doute l'artiste du XXe siècle qui a le mieux réussi à accomplir une œuvre absolument originale, en échappant aux variations du marché de l'art et au système de la mode. « Unique », au sens que Max Stirner donnait à ce mot, il a, plus radicalement que Picasso, ébranlé les valeurs esthétiques sur lesquelles Cézanne et ses héritiers cubistes, puis abstraits, ont voulu construire l'art moderne : la « peinture-peinture », ou « peinture pure », dont il fut le premier à dénoncer la limitation « rétinienne », les aspects anti-intellectuels et le caractère décoratif, dus à la recherche du seul « plaisir des yeux ».
Plutôt que de s'affilier à une tendance esthétique quelconque, Marcel Duchamp a en effet préféré, de même que ses amis Francis Picabia et Man Ray, qui furent les premiers à le suivre dans cette voie, prendre le risque de l'anti-art. Par deux œuvres de grandes dimensions, les deux pôles de sa planète, auxquelles il a secrètement travaillé au début (1912-1923) et à la fin (1946-1966) de sa vie : La Mariée mise à nu par ses célibataires, même et Étant donnés : 1. la chute d'eau, 2. le gaz d'éclairage, accompagnées ou séparées par quelques objets ironiques, qu'il appelait ready-mades (« objets manufacturés promus à la dignité d'œuvres d'art par le choix de l'artiste »), il a pris une grande distance à l'égard du monde de l'art, de ses rivalités et de ses aléas, en s'éloignant le plus souvent possible du milieu artistique parisien, à Munich et surtout à New York, puis en concentrant l'essentiel de son œuvre dans un seul lieu : le musée de Philadelphie.
Il avait au préalable rassemblé des reproductions, répliques et fac-similés de presque tous ses travaux dans sa Boîte-en-valise (1936-1941), qui a accrédité jusqu'à sa mort, par son caractère de « musée portatif », la thèse selon laquelle il avait « définitivement abandonné » la peinture, sinon la création artistique en 1923. La révélation d'Étant donnés, un an après sa mort, a ruiné cette thèse et contribué au réexamen critique et historique dont toute sa démarche demeure l'objet.
Plutôt que de s'affilier à une tendance esthétique quelconque, Marcel Duchamp a en effet préféré, de même que ses amis Francis Picabia et Man Ray, qui furent les premiers à le suivre dans cette voie, prendre le risque de l'anti-art. Par deux œuvres de grandes dimensions, les deux pôles de sa planète, auxquelles il a secrètement travaillé au début (1912-1923) et à la fin (1946-1966) de sa vie : La Mariée mise à nu par ses célibataires, même et Étant donnés : 1. la chute d'eau, 2. le gaz d'éclairage, accompagnées ou séparées par quelques objets ironiques, qu'il appelait ready-mades (« objets manufacturés promus à la dignité d'œuvres d'art par le choix de l'artiste »), il a pris une grande distance à l'égard du monde de l'art, de ses rivalités et de ses aléas, en s'éloignant le plus souvent possible du milieu artistique parisien, à Munich et surtout à New York, puis en concentrant l'essentiel de son œuvre dans un seul lieu : le musée de Philadelphie.
Il avait au préalable rassemblé des reproductions, répliques et fac-similés de presque tous ses travaux dans sa Boîte-en-valise (1936-1941), qui a accrédité jusqu'à sa mort, par son caractère de « musée portatif », la thèse selon laquelle il avait « définitivement abandonné » la peinture, sinon la création artistique en 1923. La révélation d'Étant donnés, un an après sa mort, a ruiné cette thèse et contribué au réexamen critique et historique dont toute sa démarche demeure l'objet.
Un même sourire aux lèvres d'un bout à l'autre de son existence, Marcel Duchamp n'a sans doute jamais tout dit de ce qu'il pensait, sinon sur le mode de la boutade, ou d'une manière détournée, à la fois humoristique et poétique, qu'il appelait la méta-ironie. Ses écrits : ceux de la Boîte de 1914 et de la Boîte verte, confectionnée en 1934, les textes intitulés À l'infinitif, recueillis et publiés dans la Boîte blanche deux ans avant sa mort, d'autres « Notes » inédites publiées en 1980 par le Centre GeorgesPompidou, de même que les déclarations qu'il a faites lors de nombreuses interviews qu'il a accordées pour des revues, des livres ou pour des films, ont ouvert malgré tout assez de pistes successives pour que l'on puisse se guider dans cette pensée labyrinthique et découvrir finalement que son œuvre a obéi, à partir de 1912, à une même stratégie intellectuelle : l'indépendance d'un homme intelligent, conscient de la nécessité de préserver les droits de l'individu, et qui n'a vu dans l'art qu'« un débouché sur des régions que ne dominent ni l'espace ni le temps ».
Ayant bénéficié à ses débuts des chances que lui a accordées son père, Eugène Duchamp, notaire à Blainville, qui l'a aidé financièrement, de même que ses deux frères aînés : Gaston Duchamp, alias Jacques Villon, peintre, Raymond-Duchamp-Villon, sculpteur, et sa sœur cadette, Suzanne Duchamp, Marcel Duchamp a commencé à peindre à l'âge de quinze ans, en 1902. En 1907, il a marqué sa prédilection pour l'humour en collaborant, comme caricaturiste, au Courrier français et au Rire, mais dès 1910 ses peintures, qui portent la double empreinte de Cézanne et des fauves, s'en écartent par certaines « distorsions », comme l'aura dont il entoure une main, dans son Portrait du docteur Dumouchel. Il rencontre la même année Guillaume Apollinaire, qui lui consacrera un chapitre de ses Méditations esthétiques, Francis Picabia, Fernand Léger, Metzinger, Gleizes et le « mathématicien » Albert Princet.
En 1912, il dépasse en douze mois, tout en la contournant, l'esthétique du cubisme. Il peint en effet, coup sur coup, des figures allégoriques (Le Buisson, Le Printemps), des figures abrégées ou disposées au hasard (À propos de jeune sœur, Yvonne et Magdeleine déchiquetées - ses deux plus jeunes sœurs), des figures superposées en transparence (Portrait de joueurs d'échecs) et pour la première fois l'image du mouvement (Moulin à café, Jeune Homme triste dans un train, Nu descendant un escalier no 1) où son intérêt pour les machines est déjà suggéré.
En 1912, il prend pour la première fois un risque en inscrivant, en lettres capitales : NU DESCENDANT UN ESCALIER, au bas de la seconde version de ce tableau, qu'il va livrer au Salon des indépendants dans une barque louée sur la Seine, pour éviter l'octroi de la porte Maillot à la sortie de son atelier de Neuilly. Metzinger et Gleizes, responsables des cimaises réservées aux cubistes dans ce Salon, voient dans ce titre une offense à leur dogme, qui interdit notamment le nu. Ils demandent à Jacques Villon et à Duchamp-Villon d'intercéder auprès de leur frère pour qu'il le change. Indigné mais silencieux, Marcel Duchamp va immédiatement retirer le tableau du Salon.
Deux mois plus tard, Duchamp assiste avec Apollinaire et Picabia à une représentation, au Théâtre-Antoine, des Impressions d'Afrique de Raymond Roussel, qui font scandale par les « machines » saugrenues présentées sur scène, dont une statue en baleines de corset roulant sur des rails en mou de veau. Enthousiasmé par ce spectacle, Duchamp ne découvrira que beaucoup plus tard les jeux de mots cachés à partir desquels Roussel inventait ses machines scandaleuses. Ce qui l'éblouit chez cet écrivain qui ne sera célébré de son vivant que par les surréalistes, c'est ce qu'il avait d'« unique ». Il s'intéresse, la même année, à une série d'articles sur la quatrième dimension - dont les artistes, deux ans après la publication des premiers travaux d'Einstein, discutaient alors beaucoup - parus dans Comoedia sous la signature de son directeur, Gaston de Pawlowski. Jean Clair a révélé leur importance, en les raccordant aux notes prises par Duchamp au moment où il travaillait à La Mariée mise à nu par ses célibataires, même ; notamment celles qui sont intitulées : À l'infinitif. Duchamp y expose sa propre conception de la quatrième dimension. Sans faire référence à Pawlowski, il cite la théorie de Poincaré des « continus à n-dimensions », des « continus à n-I dimensions », de même que le livre de Jouffret sur la quatrième dimension.
Duchamp a déclaré à Pierre Cabanne : « C'est Roussel qui, fondamentalement, fut responsable de mon Verre, La Mariée mise à nu [...], ce furent ses Impressions d'Afrique qui m'indiquèrent dans ses grandes lignes la démarche à adopter » et qu'ayant lu les « choses de ce Povolowski » (sic), il a simplement « pensé à l'idée d'une projection, d'une quatrième dimension invisible [...], autrement dit que tout objet de trois dimensions, que nous voyons froidement, est une projection d'une chose à quatre dimensions, que nous ne connaissons pas ». Mais, pour y réfléchir tranquillement, Duchamp s'est éloigné de Paris en juin 1912 et s'est installé pendant plusieurs mois à Munich, où il a transformé sa chambre d'hôtel en atelier. C'est dans cette chambre que, pour préparer l'« œuvre de grande taille » (surnommée également Le Grand Verre) à laquelle il songeait, il a peint successivement : Vierge no 1, Vierge no 2, Mécanique de la pudeur, Pudeur mécanique, Le Passage de la Vierge à la Mariée, Mariée - où celle-ci prend l'aspect mi-viscéral mi-mécanique qu'elle aura dans le « Grand Verre » - et exécuté le dessin : Première recherche pour : la Mariée mise à nu par ses célibataires.
Les causes et les circonstances de ce séjour si productif à Munich restent méconnues, ce qui laisse la porte ouverte à bien des interprétations. Ulf Linde, par exemple, ayant découvert une planche représentant une femme que dévêtaient deux hommes dans un livre d'Eugène Canseliet sur l'alchimie, où il a reconnu la même composition que dans le dessin préparatoire de Munich pour La Mariée mise à nu, et Duchamp ayant travaillé à la bibliothèque Sainte-Geneviève à partir de la fin de 1912 jusqu'en 1914, il en déduit que Duchamp a pu consulter, sans en faire état, un grand nombre d'ouvrages sur l'alchimie, et s'en inspirer. Il n'en conclut pourtant pas que Le Grand Verre, accompagné de la Boîte verte, soit « un traité d'alchimie ou de géométrie [...], mais un poème ». Interprétation qui semble, finalement, la plus adaptée à la personnalité même de Duchamp, grand lecteur de Jules Laforgue, de Mallarmé, de Jarry, et qui a précisé que l'idée du Nu descendant un escalier lui est venue d'un poème de Laforgue où « un nu monte un escalier ».
Son Nu descendant un escalier ayant suscité un scandale à l'Armory Show de New York en 1913, où quatre de ses toiles sont exposées en même temps que quelques tableaux de Picabia, et cette exposition ayant voyagé ensuite à Chicago et à Boston, ce tableau devient le symbole de la révolution de l'art moderne aux États-Unis. Duchamp n'en reste pas moins en France, où la découverte d'une Broyeuse de chocolat dans la vitrine d'un chocolatier de Rouen l'aide à achever le plan-perspective du Grand Verre, grâce auquel il trouve les moyens d'articuler neuf « moules mâlic », qu'il appelle « cimetière des uniformes et livrées » - ou « matrice d'éros » - à plusieurs machines. Jean Clair a su montrer que les recherches accomplies par Duchamp à la bibliothèque Sainte-Geneviève lui ont permis de prendre connaissance du Thaumaturgus Opticus de Nicéron et de la Manière universelle d'Abraham Bosse : on y découvre des planches semblables à la construction du Grand Verre en deux parties, l'une renvoyant au « perspectif » (la partie basse, celle de la « machine-célibataire »), l'autre au « géométral » (la partie haute, celle de la mariée). Pendant cette même année 1913, Duchamp eut « l'heureuse idée de fixer une roue de bicyclette sur un tabouret et de la regarder tourner » : ce fut son premier « ready-made », mais aussi un objet de méditation autour duquel sa pensée a longtemps gravité.
Réformé en 1914, il continue de travailler à la préparation de La Mariée mise à nu, en réalisant sur verre l'une des parties de la section inférieure : Glissière contenant un moulin à eau en métaux voisins, selon une perspective rigoureuse, destinée à donner l'illusion de la présence réelle de cette machine derrière le verre. Au moment où l'art s'engage dans une direction où la perspective et le sujet réel sont abolis, cette œuvre marque une rupture totale avec l'évolution de l'art moderne. Mais Duchamp n'en informe personne, de même que de son achat d'un « hérisson » à bouteilles au Bazar de l'Hôtel de Ville, second « ready-made ». L'invitation à New York par l'un des responsables de l'Armory Show, Walter Pach, lui permet de préserver le secret de son œuvre, dont il emballe les ébauches pour continuer à y travailler en dehors de l'atmosphère chauvine qui s'est instaurée à Paris.
À New York, où il débarque en août 1915, il retrouve Picabia, rencontre Walter et Louise Arensberg, qui vont devenir ses plus grands collectionneurs, puis Man Ray. Réformé définitivement en 1917, et vivant de « leçons de français », il envoie, avec une intention provocatrice qui devance Dada, né la même année 9en fait l'année précédente : en mars 1916) à Zurich, un urinoir intitulé Fontaine et signé R. Mutt au Salon des artistes indépendants de New York, que son comité refuse d'exposer. Miss Dreier lui commande alors une peinture : Tu m', longue toile peuplée d'ombres de ready-mades, de figures géométriques et des profils de ses Trois Stoppages-étalons de 1913-1914, qu'il avait obtenus en faisant tomber trois fois, d'un mètre de hauteur, un fil d'un mètre de longueur sur un plan horizontal, pour « donner une figure nouvelle de l'unité de longueur ». Tu m', qui résout déjà la contradiction entre peinture, ready-mades et assemblage, est la dernière toile peinte par Duchamp.
Il continuera cependant à travailler jusqu'à 1923 - où il le laissera inachevé - à son Grand Verre, même pendant son séjour, de septembre 1918 à juin 1919, à Buenos Aires, d'où il envoie un « ready-made malheureux » à sa sœur Suzanne, pour son mariage avec Jean Crotti, peintre. De 1919 à la Seconde Guerre mondiale, il consacrera de plus en plus de temps aux échecs et aux championnats d'échecs - il s'est classé en Europe parmi les meilleurs joueurs - mais aussi à la vente et aux expositions des sculptures de son ami Brancusi. En 1927, son mariage avec Lydie Sarazin-Levassor ne dure que quelques mois et il apprendra avec calme, en 1933, par miss Dreier, qui en a fait l'acquisition, que son Grand Verre a été cassé pendant un transport. Il publie l'année suivante les quelques notes, reproduites en fac-similé dans la Boîte verte, aux éditions Rrose Sélavy, qui permettent à André Breton d'écrire en 1935 le premier essai qu'on ait consacré à son œuvre : Phare de la mariée. En 1937, il fait exécuter une porte en verre silhouettant un homme et une femme se tenant côte à côte pour l'entrée de la galerie Gradiva, dirigée par Breton, et en 1938, où il collabore à la présentation de l'Exposition internationale du surréalisme, il conçoit l'idée de la Boîte-en-valise, qui miniaturise la plupart de ses œuvres et sera tirée à vingt, puis à trois cents exemplaires.
Il quittera de nouveau la France en 1942 pour New York, où il partage la vie des surréalistes exilés : André Breton, Max Ernst, André Masson, Yves Tanguy et le peintre qui aidera le mieux à sa compréhension, Matta, qui lui a consacré, avec miss Dreier, une plaquette : Duchamp's Glass : an Analytical Reflection, en 1944. Duchamp, qui collabore à la revue surréaliste VVV, substituera, pour la couverture du livre d'André Breton : Young Cherry Trees Secured Against Mares (« Jeunes Cerisiers garantis contre les lièvres »), le visage de Breton à celui de la statue de la Liberté et collaborera de nouveau, en 1947, à l'installation de l'Exposition internationale du surréalisme, confirmant ainsi sa préférence pour la liberté formelle, indépendante de toutes les familles esthétiques, qui préside à la création des surréalistes.
De 1946 à 1966, Duchamp réalisera le plus grand « assemblage » qu'on ait jusque-là conçu, en lui donnant pour titre la première phrase de la Préface aux Notes de la Boîte verte : Étant données : 1. la chute d'eau, 2. le gaz d'éclairage, reprise dans l'Avertissement qui suit, avec cette adjonction : dans l'obscurité. C'est en effet dans le secret le plus total que Duchamp, avant et après son mariage - définitif celui-là - avec Alexina Sattler, va réaliser cette œuvre, dont elle sera la seule à connaître, avec Bill Copley, l'existence avant la mort de son mari. Il s'agit d'un « environnement en matériaux divers », placé dans une chambre interdite d'accès par une porte de ferme espagnole en bois, à travers laquelle on peut apercevoir, par deux trous et par une brèche pratiquée dans un mur de briques qui clôture une première chambre vide, la Mariée devenue enfin visible, couchée sur des brindilles, tenant une lampe à gaz (« bec Auer ») à la main, nouvelle statue de la Liberté renversée, littéralement mise à nu, violée visuellement par les regardeurs (ou « témoins oculistes »), rejetés hors de l'œuvre, de l'autre côté de la porte. Étant donnés transpose ainsi à l'horizontale la construction verticale de la Mariée mise à nu. Le sexe ouvert, mais la tête dissimulée par une chevelure blonde, la Mariée reste liée aux éléments du Grand Verre : le gaz d'éclairage qui circulait dans les « moules mâlic » de la machine célibataire, elle le tient dans sa main avec le bec Auer, et la chute d'eau, qui faisait également partie du monde des Célibataires dans Le Grand Verre, se trouve derrière la tête, animée dans le paysage du fond par un projecteur et un moteur rotatif percé de trous. Le Grand Verre, qui se voulait « un inventaire des éléments » de l'épanouissement de la Mariée, « éléments de la vie sexuelle imaginée par elle, mariée désirante », s'est transformé en spectacle de cet « épanouissement cinématique » sur terre, et non plus dans la « Voie lactée couleur chair », de la partie supérieure du Grand Verre. Les interprétations naïvement mystiques qu'on a pu faire du « Verre » de Duchamp en furent démenties du même coup.
Contrairement à ce qui se passait dans le Grand Verre, où la Mariée interposait une chute d'eau entre les Célibataires et elle - comme Diane, dit Octavio Paz, « lance un peu d'eau sur Actéon et le transforme en cerf » -, la Mariée aux jambes écartées d'Étant donnés n'offre, bien que protégée par la porte, aucune résistance, aucune « pudeur » au désir des Célibataires, devenus à leur tour invisibles. Les visiteurs du musée de Philadelphie, où Étant donnés a été installé non loin de La Mariée mise à nu en 1969, sont ainsi conviés à s'identifier aux Célibataires, mêmes.
Par ses deux œuvres maîtresses, Duchamp a cerné de tous côtés la question du voir, du « voyable » et de la vision, physique et mentale. Il incite à nous placer en abîme par rapport à elles, à l'intérieur de tous nos fantasmes, de manière à bien nous démontrer que « ce sont les regardeurs qui font les tableaux ».
Suite discontinue de coïncidences, de convergences et de « charnières », semblables aux assonances et aux allitérations d'un même poème, toutes ses œuvres se font signe, de loin en loin, tels les jalons placés dans un désert par un même homme - « unique ». Ses deux « fenêtres », par exemple, Fresh Widow (faite à New York en 1920), titre joueur par rapport à la Mariée, signée Rrose Sélavy, et La Bagarre d'Austerlitz (faite à Paris, en 1921), dont les vitres sont passées au blanc d'Espagne, faisaient négativement allusion au Grand Verre, dont personne n'avait alors connaissance à Paris, mais aussi, à l'avance, à Étant donnés. Les vitres recouvertes de cuir ciré noir de Fresh Widow, qui interdisent la vue, comme la porte derrière laquelle Duchamp a dissimulé sa seconde Mariée, de même que le socle de briques de La Bagarre d'Austerlitz annoncent la brèche d'Étant donnés par laquelle celui qui regarde par les trous de la porte aperçoit peut-être ce que dissimulaient les carreaux passés au blanc d'Espagne de La Bagarre d'Austerlitz. Pareillement, le bec Auer, que cette seconde Mariée brandit de la main gauche, est identique à celui que Duchamp a dessiné au fusain, à dix-sept ans. De même encore, toutes ses considérations sur la chute d'eau et le gaz d'éclairage, dans la Boîte verte de 1934, seront concentrées dans un seul ready-made, la plaque émaillée à fond blanc qu'on trouve encore sur certains immeubles de Paris : Eau et gaz à tous les étages, qu'il a utilisée pour l'édition de luxe de la première monographie qu'on lui ait consacré, Sur Marcel Duchamp, par Robert Lebel, en 1959.
On peut se demander enfin si l'invention de la mystérieuse Rrose Sélavy, à laquelle il s'est identifié en se déguisant en femme dans Belle Haleine, eau de voilette (1921), et dans Rrose Sélavy, le portrait qu'il a fait faire par Man Ray la même année, n'était pas l'une de ses « méta-ironies » sur la bi-sexualité hypothétique de la Joconde. Son irrespect à l'égard du célèbre tableau de Vinci dont, en 1919, il a intitulé une reproduction ornée d'une barbichette et d'une moustache : L.H.O.O.Q., et qui semblait alors faire partie du jeu iconoclastique de DADA, a en effet pris un tout autre sens, quand Duchamp, en 1965, a intitulé une carte à jouer à l'effigie de la Joconde : rasée L.H.O.O.Q., un an avant qu'il n'achève Étant donnés, où le pubis de la Mariée est précisément « rasé ». Tout porte à croire qu'il existe une figure commune entre la Vierge, la Mariée, la Joconde et Rrose Sélavy : le peintre même, dont le prénom contient à lui seul la MARiée et les CÉLibataires. De tous les signes que Duchamp s'est fait à lui-même à travers Vinci, auquel les petits dessins de ses manuscrits font si souvent penser, on retiendra en tout cas le dernier : ce paysage, peint derrière les « brindilles » où Duchamp a fait « déchoir » sa Mariée du haut de sa « Voie lactée », et qui ressemble tant, par ses verts, ses rouges, son atmosphère, à celui que Vinci a peint derrière Mona Lisa.
Mise à nu d'Éros, entreprise d'abord en quatre dimensions, achevée en trois, pour que « l'érotisme remplace », comme il l'a dit clairement, « ce que d'autres écoles de littérature appelaient symbolisme, romantisme », l'œuvre de Duchamp remplace en tout cas la « peinture rétinienne », ou « peinture-peinture », par une manière toute individuelle de s'exprimer, qui questionne la pensée. Il a su extraire de l'« anti-art », qui fut aussi un masque pour les vrais créateurs, les moyens de réconcilier l'art non avec « le peuple », comme le prophétisait un peu vite Apollinaire, mais avec la vie, et si la question qu'il a posée : « Peut-on faire des œuvres qui ne soient pas “d'art” ? », ne se pose plus guère, c'est qu'il a su prouver qu'on pouvait y répondre « oui ».
Alain JOUFFROY. « Marcel Duchamp ». Encyclopaedia Universalis
Aux écrits de Marcel Duchamp réunis et présentés par Michel Sanouillet dans : Marcel Duchamp, Duchamp du signe (Flammarion, 1976), se sont ajoutées depuis les Notes inédites, préfacées par Pontus Hulten, présentées par Paul Matisse, aux éditions du C.N.A.C.-Georges Pompidou, en 1980. Le catalogue en quatre tomes publié en 1977 au Centre Georges-Pompidou demeure le plus complet : il contient une « chronologie », un « catalogue » raisonné, un « abécédaire » (approches critiques) et un roman inachevé de Henri-Pierre Roché, Victor, dont le héros est Marchel Duchamp.
K. S. DREIER & MATTA ECHAURREN, Duchamp's Glass, an Analytical Reflection, éd. S.A. Inc., New York, 1944
M. CARROUGES, Les Machines célibataires, Arcanes, Paris, 1954, rééd. Chêne, 1976
A. SCHWARZ, The Complete Works of Marcel Duchamp, Abrams, New York, 1969, Thames & Hudson, Londres, 1969
J. SUQUET, Miroir de la mariée, Flammarion, 1974
La Mariée mise à nu chez Marcel Duchamp, trad. de l'anglais, Bibli Opus, éd. Georges Fall, Paris, 1974
J. CLAIR, Marcel Duchamp, ou le Grand Fictif, Galilée, 1975
O. PAZ, Marcel Duchamp : l'apparence mise à nu..., Gallimard, Paris, 1977, rééd. 1990
J. F. LYOTARD, Les TRANSformateurs du CHAMP, Galilée, 1977
J.-C. BAILLY, Marcel Duchamp, Hazan, 1984
T. DE DUVE, Nominalisme pictural. Marcel Duchamp, la peinture et la modernité, Minuit, 1984
G. BARUCHELLO & H. MARTIN, Why Duchamp, McPherson & Co, New York, 1985
M. CARROUGES, Les Machines célibataires, Arcanes, Paris, 1954, rééd. Chêne, 1976
A. SCHWARZ, The Complete Works of Marcel Duchamp, Abrams, New York, 1969, Thames & Hudson, Londres, 1969
J. SUQUET, Miroir de la mariée, Flammarion, 1974
La Mariée mise à nu chez Marcel Duchamp, trad. de l'anglais, Bibli Opus, éd. Georges Fall, Paris, 1974
J. CLAIR, Marcel Duchamp, ou le Grand Fictif, Galilée, 1975
O. PAZ, Marcel Duchamp : l'apparence mise à nu..., Gallimard, Paris, 1977, rééd. 1990
J. F. LYOTARD, Les TRANSformateurs du CHAMP, Galilée, 1977
J.-C. BAILLY, Marcel Duchamp, Hazan, 1984
T. DE DUVE, Nominalisme pictural. Marcel Duchamp, la peinture et la modernité, Minuit, 1984
G. BARUCHELLO & H. MARTIN, Why Duchamp, McPherson & Co, New York, 1985
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Marcel DUCHAMP (1887-1968) fait partie du petit cénacle des artistes les plus célèbres du XXe siècle (comprenant aussi Matisse, Picasso ou Mondrian). De lui le grand public connaît au moins un ready-made - généralement le Porte-bouteilles, la Roue de bicyclette ou l'Urinoir -, et, à travers cette œuvre, il pense souvent que l'art moderne peut être tout et n'importe quoi. Voire « du n'importe quoi », comme on l'a écrit récemment à propos de Duchamp, qui est tenu, aujourd'hui encore, pour le grand destructeur de l'art, le principal responsable de la perte des valeurs artistiques. Si le grand public ne connaît pas les tenants et les aboutissants de la démarche de Marcel Duchamp, les spécialistes, qu'ils soient historiens ou critiques d'art, ne connaissent pas non plus les enjeux de ce travail aussi sérieux qu'il est humoristique, aussi complexe qu'il est inutile. Le peu que l'on connaisse et que l'on cite est ainsi trop souvent détaché du reste de l'œuvre, ce qui aboutit le plus souvent à un propos sans consistance. Pour comprendre quelque peu Duchamp, il faut certes l'aborder avec humour et ironie, mais en toute rigueur. Les écrits de Duchamp du signe, réunissant la majorité des notes, textes et entretiens de Duchamp rédigés ou publiés entre 1914 et 1966, sont tout cela à la fois : des descriptions quasi scientifiques qui n'ont apparemment aucun sens, des jeux de mots désopilants qui cachent le sérieux propre à tout jeu véritable.
Alors que la Boîte de 1914 (ainsi nommée car, dans une boîte fabriquée à cet effet, les notes de Duchamp étaient rangées) comporte peu de textes, parfois repris ultérieurement, la Boîte verte, confectionnée par Duchamp en 1934, compte un grand nombre de brèves ou de longues notices concernant l'une de ses œuvres les plus mystérieuses et les plus fascinantes : La Mariée mise à nu par ses célibataires, même. Cette œuvre, également dénommée Le Grand Verre, réalisée entre 1915 et 1923, ne fut jamais terminée par son auteur, qui décida de la considérer comme « définitivement inachevée ».
La lecture de ses notes est déconcertante pour la plupart des personnes qui abordent Duchamp à froid, car elles sont un assemblage d'idées fragmentaires, disparates, apparemment sans lien les unes avec les autres, et qui à première lecture n'ont pas de suite logique. Il s'agit de la description étrange et presque complète du fonctionnement de la machinerie de La Mariée, objet qui est tout aussi bizarre. Avec un peu de patience, une bonne dose d'humour et quelques repères (Duchamp était un grand lecteur de Stéphane Mallarmé, d'Alfred Jarry, de Raymond Roussel et de Jean-Pierre Brisset), on comprend comment, par exemple, il a pu mêler les traités de perspective du XVIIe siècle et les spéculations pseudo-scientifiques sur la quatrième dimension. Ces notes sont également fondamentales pour découvrir l'un des principes de l'ensemble de l'œuvre, qui consiste en une continuelle interdépendance entre le langage et le visible. Car la plupart des productions de Duchamp lient le linguistique et le perçu comme, précisément, le ready-made, qui est : « objet usuel promu à la dignité d'objet d'art par le simple choix de l'artiste » (M. D.), et donc également par sa nomination explicite ou implicite : « ceci est une œuvre d'art ».
Parmi les textes les plus célèbres de Duchamp, les calembours et les contrepèteries qu'il publia ici et là dans diverses revues, sous le pseudonyme de Rrose Sélavy, sont une autre manière d'expliquer les articulations qu'il met en place entre le langage et les objets. Les titres des objets sont partie intégrante de l'œuvre et, s'ils n'expliquent pas toujours l'objet, c'est qu'ils pointent également vers une tout autre réalité : celle de la plasticité du langage, lequel n'est pas véritablement de la littérature ni véritablement un objet d'art. Ce qui conduira Duchamp à présenter sous forme de traits d'esprit des phrases comprises comme des éléments poétiques hybrides : « Question d'hygiène intime : Faut-il mettre la moelle de l'épée dans le poil de l'aimée ? » ; « À charge de revanche, à verge de rechange » ; « Il faut dire : la crasse du tympan et non le Sacre du Printemps » ; « Du dos de la cuillère au cul de la douairière ». Selon une singulière démarche, Duchamp adopte simultanément dans ce genre de « texticules » (comme il les appelle encore), une sorte d'approche scientifique par laquelle il cherche à mettre au jour les mécanismes du langage et une totale liberté lui permettant de jouer avec la physique sonore, écrite, musicale et rythmique du langage pour nous le montrer sous un autre éclairage et en dégager le caractère conventionnel, voire absurde. Cette approche du langage par le nonsense, comme l'autre face du langage considéré comme clair, précis et rationnel, permet de comprendre d'autant mieux le nonsense des œuvres visuelles et plastiques de Marcel Duchamp.
Jacinto LAGEIRA, (maître de conférences en esthétique et en théorie de l'art à l'université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne)
M. DUCHAMP, Duchamp du signe, textes réunis et présentés par M. Sanouillet, en collaboration avec E. Peterson pour la nouvelle édition, coll. Champs, Flammarion, Paris, 1994.Études
P. CABANNE, Entretiens avec Marcel Duchamp, Somogy, Paris, 1995
D. CHÂTEAU, Duchamp et Duchamp, L'Harmattan, Paris, 1999
T. DE DUVE, Nominalisme Pictural. Marcel Duchamp, la peinture et la modernité, Minuit, Paris, 1984
R. LEBEL, Sur Marcel Duchamp, éd. du Trianon, 1959
Marcel Duchamp, catalogue en 4 tomes, Musée national d'art moderne-Centre Georges-Pompidou, 1977 ; Marcel Duchamp, catalogue de la biennale de Venise, Palazzo Grassi, 1993
O. PAZ, Marcel Duchamp, ou le Château de la pureté, éd. Givaudan, Genève, 1967
P. CABANNE, Entretiens avec Marcel Duchamp, Somogy, Paris, 1995
D. CHÂTEAU, Duchamp et Duchamp, L'Harmattan, Paris, 1999
T. DE DUVE, Nominalisme Pictural. Marcel Duchamp, la peinture et la modernité, Minuit, Paris, 1984
R. LEBEL, Sur Marcel Duchamp, éd. du Trianon, 1959
Marcel Duchamp, catalogue en 4 tomes, Musée national d'art moderne-Centre Georges-Pompidou, 1977 ; Marcel Duchamp, catalogue de la biennale de Venise, Palazzo Grassi, 1993
O. PAZ, Marcel Duchamp, ou le Château de la pureté, éd. Givaudan, Genève, 1967
mardi 2 mars 2010
JACQUES VACHÉ
À André BRETON, Le 29 avril 1917
Cher Ami,
...Je vous écris d'un ex-village, d'une très étroite étable-à-cochon tendue de couvertures — Je suis avec les soldats anglais — Ils ont avancé sur le parti ennemi beaucoup par ici — C'est très bruyant — Voilà....
Et puis vous me demandez une définition de l'umour — comme cela ! —« IL EST DANS L'ESSENCE DES SYMBOLES D'ÊTRE SYMBOLIQUES » m'a longtemps semblé digne d'être cela comme étant capable de contenir une foule de choses vivantes: EXEMPLE: vous savez l'horrible vie du réveillematin — c'est un monstre qui m'a toujours épouvanté à cause que le nombre de choses que ses yeux projettent, et la manière dont cet honnête me fixe lorsque je pénètre dans une chambre — pourquoi donc a-t-il tant d'umour, pourquoi donc? — Mais voilà: c'est ainsi et non autrement — Il y a beaucoup de formidable UBIQUE aussi dans l'umour — comme vous verrez — Mais ceci n'est naturellement — définitif et l'umour dérive trop d'une sensation pour ne pas être très difficilement exprimable — Je crois que c'est une sensation — J'allais presque dire un SENS — aussi — de l'inutilité théâtrale (et sans joie) de tout.
Quand on sait.
Et c'est pourquoi alors les enthousiasmes (d'abord c'est bruyant), des autres sont haïssables — car — n'est-ce pas — nous avons le génie — puisque nous savons l'UMOUR — Et tout — vous n'en aviez d'ailleurs jamais douté? nous est permis. Tout ça est bien ennuyeux, d'ailleurs.
Je joins un bonhomme — et ceci pourrait s'appeler OBSESSION — ou bien — BATAILLE DE LA SOMME ET DU RESTE — oui.
Il m'a suivi longtemps, et m'a contemplé d'innommables fois dans des trous innombrables — Je crois qu'il essaie de me mystifier un peu — J'ai beaucoup d'affection pour lui, entre autres choses.
Jacques VACHÉ
À André BRETON, Le 19 décembre 1918.
« Je crois me souvenir que, d’accord, nous avions résolu de laisser le monde dans une demi-ignorance étonnée jusqu’à quelque manifestation satisfaisante et peut-être scandaleuse. Toutefois et naturellement, je m’en reporte à vous pour préparer les voies de ce Dieu décevant, ricaneur un peu, et terrible en tout cas. Comme ce sera drôle, voyez-vous, si ce vrai ESPRIT NOUVEAU se déchaîne.
Jacques VACHÉ
http://sdrc.lib.uiowa.edu/dada/Lettres_de_guerre/index.htm
Comme Arthur Cravan, Jacques Vaché a à peine eu le temps de connaître le surréalisme ; sa production littéraire est remarquable par la qualité, mais infime par la quantité, et pourtant il est l'un des personnages clés du mouvement surréaliste. « Vaché, Cravan, deux météores, deux étoiles fixes au ciel du surréalisme », écrit Maurice Nadeau, l'historien du mouvement. C'est que la rencontre de Vaché avec Breton marqua profondément ce dernier. La mort tragique et mystérieuse de Vaché devait le faire entrer de plain-pied dans la légende. En attendant, sa personnalité étrange et forte marqua les hommes qui allaient former le groupe surréaliste.
Né à Nantes, grand, svelte et roux, Vaché affichait une élégance provocante, un esprit destructeur qui était dadaïste avant la lettre. Il rencontre Breton à Nantes en 1916, dans un hôpital où il est soigné pour une blessure au mollet et où Breton est interne. Tout de suite, l'élégance et le comportement de Vaché frappent Breton. Ils se lient d'amitié. Vaché lit beaucoup. Il ne craint pas d'avoir des opinions à contre-courant : s'il admire Jarry, il n'aime pas Apollinaire à qui il reproche de « rafistoler le romantisme avec des fils télégraphiques ».
Mobilisé, Vaché exhibe toutes sortes d'uniformes. Il est nommé interprète de l'armée britannique, mais il n'hésite pas à se promener en tenue de hussard ou de médecin, arborant maintenant, malgré la guerre, son élégance un peu efféminée, à titre de provocation. Le jour de la représentation des Mamelles de Tirésias d'Apollinaire, sanglé dans son uniforme de l'armée britannique, il fait un scandale - un de plus - en gesticulant sur la scène, revolver au poing, et menaçant de tirer sur la foule des spectateurs. Peut-être est-ce en pensant à cette scène que Breton écrira plus de dix années plus tard, dans le Deuxième Manifeste du surréalisme, que « l'acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu'on peut, dans la foule ». Ce rapprochement montre l'influence toute-puissante de Vaché sur le surréalisme.
La correspondance de Vaché avec Breton, Théodore Fraenkel, le médecin des surréalistes, et Aragon reflète l'indépendance d'esprit et la qualité de jugement qu'il avait su garder parmi ses amis. Cette correspondance fut publiée par les soins de Breton (Lettres de guerre, 1919) après la mort de Vaché. Seul témoignage de son bref mais fulgurant passage dans la littérature, ces lettres démontrent une facilité d'expression, une désinvolture et une insolence poussée jusqu'à la provocation. Ses jugements lapidaires, ses hérésies voulues, son comportement spectaculaire et son excentricité vestimentaire font de ce dandy un véritable précurseur de Dada, par le refus destructeur qu'il oppose à l'ensemble de la société des arts et des artistes.
En janvier 1919, il fut trouvé mort dans une chambre d'hôtel, en compagnie d'un de ses amis, à la suite d'une absorption exagérée d'opium.
Marc BLOCH. « Jacques VACHÉ », Encyclopaedia Universalis
PRÉ-DADA : GUILLAUME APOLLINAIRE
Paris, Musée national d'art moderne
Venu à la littérature alors que s'achevait le symbolisme, mort à la veille de l'arrivée de DADA à Paris et de la naissance du surréalisme, sensible à toutes les formes de la nouveauté sans pour autant repousser la tradition, tendant une main à Verlaine et l'autre à Breton, Apollinaire illustre la mutation qui s'est opérée dans la poésie française entre 1900 et 1920.
D'autre part, curieux des choses de l'art, ami de nombreux peintres, il a été un des témoins les mieux placés et les plus attentifs de la révolution picturale qui, commencée avec le fauvisme, s'affirme dans le cubisme et porte en germe les développements de la peinture non figurative.
Il a été poète et critique d'art, mais aussi conteur, essayiste, chroniqueur ; par son œuvre comme par sa personnalité, il se place au carrefour des principales tendances esthétiques qui traversent le XXe siècle.
Guillaume Apollinaris de Kostrowitzky est né à Rome le 26 août 1880. Il est le fils d'une Polonaise de vingt-deux ans, dont le père était devenu camérier du pape après une existence mouvementée, et d'un inconnu, sans doute un ancien officier du royaume des Deux-Siciles nommé Francesco Flugi d'Aspermont.
Son enfance et son adolescence ont pour décor l'Italie, puis la Côte d'Azur et Monaco, où il réside de 1886 à 1898 avec sa mère et son frère, né deux ans après lui.
En 1899, il est à Paris avec sa famille : existence difficile, qui ne l'empêche pas d'écrire et de fréquenter les bibliothèques. L'été de 1899 le conduit pendant quelques semaines avec son frère à Stavelot, dans les Ardennes belges : le jeune poète découvre là un paysage et un folklore dont la trace se perpétuera dans son œuvre ; il y éprouve aussi une déception sentimentale dans laquelle on peut voir sa première expérience amère de « mal-aimé ».
En août 1901, il part pour la Rhénanie comme précepteur. Il passera en Allemagne une année décisive dans l'élaboration de son univers mental comme dans sa vie amoureuse. Il est séduit par le pittoresque de la vallée du Rhin et de la région avoisinante, qu'il parcourt en tous sens. Il fait aussi, à la fin de l'hiver et au printemps de 1902, un long voyage à travers l'Allemagne et l'Europe centrale, s'arrêtant notamment à Berlin, Prague, Vienne et Munich. D'autre part, épris de la gouvernante anglaise de son élève, Annie Playden, il se voit éconduit par la jeune fille après avoir espéré lui faire partager son amour : c'est profondément désemparé qu'il rentre en France à la fin d'août 1902.
Pendant cette année, il n'a pas seulement vécu intensément. Il a écrit de nombreux poèmes, des contes, des chroniques, s'est nourri d'images et de sujets qui ne le quitteront pas. C'est pendant cette année aussi que paraît dans La Revue blanche de mars 1902 son premier conte, « L'Hérésiarque », signé du pseudonyme qu'il s'est forgé depuis longtemps déjà avec deux de ses prénoms : Guillaume Apollinaire.
De retour à Paris, employé de banque, Apollinaire fréquente certains milieux littéraires, La Revue blanche, les soirées de La Plume, bientôt le Mercure de France. Il se lie avec Jarry, Max Jacob, André Salmon débutant comme lui. Avec ce dernier et quelques amis, il fonde Le Festin d'Ésope, qui paraîtra de novembre 1903 à août 1904. Il connaît aussi des peintres : Derain et Vlaminck qu'il rencontre en 1904, Picasso l'année suivante.
De retour à Paris, employé de banque, Apollinaire fréquente certains milieux littéraires, La Revue blanche, les soirées de La Plume, bientôt le Mercure de France. Il se lie avec Jarry, Max Jacob, André Salmon débutant comme lui. Avec ce dernier et quelques amis, il fonde Le Festin d'Ésope, qui paraîtra de novembre 1903 à août 1904. Il connaît aussi des peintres : Derain et Vlaminck qu'il rencontre en 1904, Picasso l'année suivante.
À deux reprises, en novembre 1903 et en mai 1904, il se rend à Londres pour tenter de reconquérir Annie, mais en vain. Elle finira par partir pour l'Amérique, rompant définitivement toute relation avec lui, tandis qu'il se révolte contre un refus qu'il considère comme une trahison. Son désespoir s'exprimera dans « La Chanson du mal-aimé », sans doute ébauchée en 1904, publiée pour la première fois en 1909.
L'atonie sentimentale dans laquelle l'a laissé cet échec ne sera rompue que par sa rencontre avec Marie Laurencin en 1907. Cette renaissance à l'amour est liée à un renouveau poétique que jalonnent des pièces comme « Onirocritique », « Le Brasier » ou « Les Fiançailles ». S'il continue à fréquenter ses amis les peintres, en particulier dans les ateliers du Bateau-Lavoir, s'il reste un habitué des réunions de la Rive gauche, comme les soirées de Vers et Prose à la Closerie des Lilas, animées par Paul Fort, il élargit ses relations littéraires, entre à la revue de Jean Royère, La Phalange, devient un familier de Moréas, fréquente Jules Romains et les poètes de l'Abbaye, bientôt collabore aux Marges d'Eugène Montfort. Son premier livre paraît en 1909 : c'est L'Enchanteur pourrissant, illustré de bois de Derain.
Il a d'autre part abandonné son gagne-pain et vit de sa plume, se livrant à divers travaux d'édition qui renforcent sa réputation d'érudit.
1910 est une année faste. Son activité de journaliste et d'écrivain s'étend. Il entre à L'Intransigeant comme critique d'art, collabore à Paris-Journal, fait paraître un roman, L'Hérésiarque et Cie, qui obtient des voix au prix Goncourt. Cette réussite s'affirme en 1911 : il donne des contes au Matin, inaugure en avril la rubrique de « La Vie anecdotique » au Mercure de France, publie Le Bestiaire, ou Cortège d'Orphée, illustré par Dufy.
Mais, en septembre, une suite d'incidents consécutifs au vol de La Joconde, au Louvre, entraîne son incarcération à la prison de la Santé sous l'inculpation de recel. Il n'en sortira, mis hors de cause, qu'au bout d'une semaine : cruelle épreuve, qui le bouleverse. Il ne devait pas tarder à connaître d'autres malheurs. Marie Laurencin se détache de lui ; la rupture aura lieu en juin 1912 et, malgré quelques retours, sera définitive. À nouveau, il se sent abandonné, condamné à n'être jamais aimé. Il quitte Auteuil, où il a habité le temps de sa liaison avec Marie, et s'installe en janvier 1913 dans l'appartement qui sera son dernier domicile, au 202 du boulevard Saint-Germain.
Depuis février 1912, il participe à l'activité de la revue Les Soirées de Paris, qui paraîtra jusqu'à la guerre. Il s'entoure de nouveaux amis, Blaise Cendrars, les Delaunay, entre en relation avec les futuristes italiens et la revue Lacerba, avec le groupe de la revue berlinoise Der Sturm. Il apparaît de plus en plus comme le défenseur de l'avant-garde, en peinture comme en poésie. Il fait publier en 1913 son premier grand recueil de vers, Alcools, ainsi qu'un ouvrage de critique d'art, Les Peintres cubistes, méditations esthétiques.
À la veille de la guerre, il connaît une période de grande activité créatrice, s'abandonnant à sa fantaisie et à son invention, et a en préparation plusieurs ouvrages.
Dès le début du conflit il voulut s'engager, mais ne fut incorporé au 38e régiment d'artillerie, à Nîmes, qu'au commencement de décembre. Il avait passé les mois précédents à Nice, où il avait rencontré Louise de Coligny-Châtillon, l'« amie royale » auprès de qui il vécut une liaison aussi brève que violente. En avril 1915, il se trouve sur le front de Champagne. S'il entretient encore avec son amie de Nice, Lou, une longue correspondance, il noue des relations épistolaires avec une jeune fille dont il avait fait la connaissance dans le train entre Nice et Marseille, le 2 janvier, Madeleine Pagès. Leurs échanges prennent rapidement un tour intime et, en août, il est admis comme son fiancé ; il sera reçu dans la famille de la jeune fille à Oran, pendant une permission de détente à la fin de l'année.
Entre-temps, il est passé au 96e régiment d'infanterie avec le grade de sous-lieutenant. À l'émerveillement devant le spectacle de la guerre vu de la batterie ou de l'échelon d'artillerie (qui se manifeste dans une plaquette polycopiée à vingt-cinq exemplaires, puis reprise dans Calligrammes : « Case d'Armons ») fait suite la dure expérience du fantassin dans les tranchées de Champagne.
Blessé le 17 mars 1916 d'un éclat d'obus à la tempe, alors qu'il venait de remonter en ligne avec son unité, il est trépané et ne retrouvera une vie normale qu'à la fin de l'été, après une longue convalescence.
Il restera désormais à Paris, affecté à un bureau. Depuis sa blessure, il s'est éloigné de Madeleine pour des raisons assez obscures et finira par ne plus lui donner signe de vie. Il revient à la vie littéraire. À la fin de 1916 paraît Le Poète assassiné. Les jeunes poètes se réclament de lui. La revue de Pierre Albert-Birot, SIC, celle de Pierre Reverdy, Nord-Sud, sont placées sous son invocation. André Breton lui écrit. De Zurich, Tristan Tzara essaie d'avoir son patronage pour DADA naissant. Le 24 juin 1917, il fait représenter Les Mamelles de Tirésias, « drame surréaliste » ; le 26 novembre, il fait lire au Vieux-Colombier une conférence sur L'Esprit nouveau et les poètes. Il publie une plaquette de vers illustrée par André Rouveyre, Vitam impendere amori, et prépare Calligrammes, qui paraîtra en 1918.
Le 2 mai 1918, il épouse Jacqueline Kolb, la « jolie rousse ». Mais le 9 novembre, encore affaibli par la congestion pulmonaire dont il a souffert au début de l'année, il est emporté par la grippe espagnole. On devait donner de lui quelques semaines plus tard une autre pièce, Couleur du temps ; il venait aussi d'achever un roman-chronique, La Femme assise, et le livret d'un opéra bouffe, Casanova.
Deux traits résument sa personnalité : mobilité et disponibilité. Une mobilité dont il a doué son héros Croniamantal : « Son visage extrêmement mobile, écrit-il, paraissait tour à tour plein de joie ou d'inquiétude. » Lui-même s'est dit « très gai avec de soudaines tristesses ». Ce sont ces tristesses qui donnent à sa poésie un accent de mélancolie douloureuse, quand notamment il s'abandonne au sentiment de la fuite du temps et de la vanité de toutes choses. Mais la gaieté n'est jamais loin ; elle reparaît au hasard d'une image, d'une rencontre, et parfois s'élargit démesurément, jusqu'à éclater dans une véritable ébriété lyrique.
Avec cette mobilité, sa constante disponibilité entretient un incessant dialogue. Elle le protège d'un repli sur lui-même par une insatiable curiosité devant le spectacle de la vie et de sa variété, comme devant le monde inépuisable des livres : car chose vue et chose lue offrent un égal attrait à son imagination - ce que n'ont pas compris ceux qui l'accusent d'être un poète livresque. « Non, a-t-il écrit, il ne faut pas voir de tristesse dans mon œuvre, mais la vie même, avec une constante et consciente volupté de vivre, de connaître, de voir, de savoir et d'exprimer. » C'est aussi cette disponibilité qui l'incite à chercher spontanément le commerce des autres ; l'amitié, l'amour sont nécessaires à sa vie, et c'est pourquoi il souffre tant de se sentir « mal-aimé ». Elle fait encore la qualité de sa critique, toute de sympathie éclairante, et elle nous permet de comprendre qu'il n'ait jamais été l'homme d'une école ou d'une doctrine, mais ait su les accueillir toutes et s'approprier le meilleur de chacune.
L'œuvre poétique d'Apollinaire ne comporte pas seulement les deux grands recueils d'Alcools et de Calligrammes, ainsi que les plaquettes du Bestiaire et de Vitam impendere amori. De nombreux autres poèmes, inédits ou déjà publiés dans des revues, ont été rassemblés depuis sa mort sous les titres de Il y a (1925), Ombre de mon amour (1947 ; intitulés Poèmes à Lou dans les éditions ultérieures), Le Guetteur mélancolique (1952), ainsi que dans les Œuvres poétiques réunies par la Bibliothèque de la Pléiade (1978).
Dans Alcools voisinent des poèmes de jeunesse et des poèmes écrits en 1912. Près de la moitié du recueil se rattache au séjour en Allemagne de 1901-1902 et à ses suites sentimentales. Mais Apollinaire a renoncé à l'ordre chronologique ou à l'ordre thématique, pour disposer ses poèmes selon un subtil dosage des sujets et des techniques. Il crée ainsi un climat de mélancolie qui n'exclut ni l'enjouement et le regard amusé sur le monde, ni l'humour. S'ouvrant sur « Zone », poème du souvenir et de la solitude, Alcools s'achève avec « Vendémiaire » dans un élan d'ivresse lyrique, en passant par des sommets représentés par « La Chanson du mal-aimé », « La Maison des morts », « Le Voyageur », « Le Brasier », « Les Fiançailles ». Apollinaire utilise les mètres les plus divers, avec une prédilection pour l'octosyllabe, pratique le vers libre sous toutes ses formes. Il préfère l'assonance au vers libre et se montre plus sensible au vers parlé qu'au vers écrit. La suppression de la ponctuation, à laquelle il procéda dans ce livre, parut en 1913 une audacieuse fantaisie ; cette innovation ne tendait, selon le poète, qu'à mettre en évidence la coulée et l'unité du vers.
Dans Alcools voisinent des poèmes de jeunesse et des poèmes écrits en 1912. Près de la moitié du recueil se rattache au séjour en Allemagne de 1901-1902 et à ses suites sentimentales. Mais Apollinaire a renoncé à l'ordre chronologique ou à l'ordre thématique, pour disposer ses poèmes selon un subtil dosage des sujets et des techniques. Il crée ainsi un climat de mélancolie qui n'exclut ni l'enjouement et le regard amusé sur le monde, ni l'humour. S'ouvrant sur « Zone », poème du souvenir et de la solitude, Alcools s'achève avec « Vendémiaire » dans un élan d'ivresse lyrique, en passant par des sommets représentés par « La Chanson du mal-aimé », « La Maison des morts », « Le Voyageur », « Le Brasier », « Les Fiançailles ». Apollinaire utilise les mètres les plus divers, avec une prédilection pour l'octosyllabe, pratique le vers libre sous toutes ses formes. Il préfère l'assonance au vers libre et se montre plus sensible au vers parlé qu'au vers écrit. La suppression de la ponctuation, à laquelle il procéda dans ce livre, parut en 1913 une audacieuse fantaisie ; cette innovation ne tendait, selon le poète, qu'à mettre en évidence la coulée et l'unité du vers.
Bien que les six parties de Calligrammes suivent un ordre assez rigoureusement chronologique, l'ouvrage est plus composite. La première partie rassemble les recherches de 1913-1914, lorsque Apollinaire se sentait en possession d'un « ressort poétique » que, de son propre aveu, il ne retrouva plus. C'est alors qu'il écrit des poèmes-conversations, qui veulent être une forme de poésie brute, des poèmes simultanés, en relation avec le « simultanéisme » des peintres ; il compose aussi des « idéogrammes » (qu'il ne tardera pas à appeler « calligrammes »), dans la tradition des poèmes figurés : la lettre, le mot sont disposés sur la page de façon à former un dessin, un visage, un jet d'eau, les grandes raies obliques de la pluie... Les parties suivantes sont consacrées à des poèmes de guerre et d'amour, dont les factures sont de la plus grande diversité. La dernière, « La Tête étoilée », rassemble comme en un final les grands thèmes du recueil, stances secrètement mélancoliques de « Tristesse d'une étoile », audacieuses revendications de « La Victoire », prophétisme, humilité et tendresse de « La Jolie Rousse ».
Ni le Bestiaire dont les quatrains et les quintils allient fantaisie et confidence, ni Vitam impendere amori, adieu mélancolique à la jeunesse et à l'amour perdus, ne sont négligeables.
Quant aux recueils posthumes, Le Guetteur mélancolique et Il y a, ils contiennent surtout des pièces qui sont en marge des grandes œuvres. Les Poèmes à Lou, en revanche, extraits d'une correspondance publiée intégralement d'autre part, sont remarquables par leur liberté d'allure, qui conduit Apollinaire à une nouvelle expression poétique où l'image s'épanouit en une sorte d'ample verset.
C'est à sa poésie qu'il convient de rattacher le théâtre d'Apollinaire. Dans Les Mamelles de Tirésias (1917), il a mis en application sa théorie de la valeur esthétique du rire et de la surprise, en traitant sous forme de farce le thème sérieux de la repopulation. À propos de cette pièce, il employa le terme de « surréalisme » pour définir une vision poétique qui, en fin de compte, avait toujours été la sienne : elle consiste en une transposition du réel qu'il a parfaitement définie en disant que « quand l'homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe ». Ce surréalisme, on le voit, n'a rien de commun avec celui de Breton.
C'est à sa poésie qu'il convient de rattacher le théâtre d'Apollinaire. Dans Les Mamelles de Tirésias (1917), il a mis en application sa théorie de la valeur esthétique du rire et de la surprise, en traitant sous forme de farce le thème sérieux de la repopulation. À propos de cette pièce, il employa le terme de « surréalisme » pour définir une vision poétique qui, en fin de compte, avait toujours été la sienne : elle consiste en une transposition du réel qu'il a parfaitement définie en disant que « quand l'homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe ». Ce surréalisme, on le voit, n'a rien de commun avec celui de Breton.
Couleur du temps (1918) est au contraire une pièce grave, écrite en vers réguliers. Elle agite non sans force, dans une atmosphère de catastrophe cosmique, les grands problèmes de l'action, de la science et de la poésie, de la guerre, de l'amour, de l'idéal.
Apollinaire n'a jamais été un théoricien. La conférence qu'il fit en 1908 sur la jeune poésie révèle surtout un grand éclectisme. Celle de 1917, L'Esprit nouveau et les poètes, est un éloge de l'imagination et un acte de foi dans la force créatrice de la poésie. Toutes les écoles sont bonnes à ses yeux et les « changements de front » qu'on lui a parfois reprochés ne sont autre chose que l'attirance qu'elles ont successivement (et même simultanément) exercée sur lui.
Mais il reste lui-même dans chacune de ses métamorphoses, avec ses thèmes obsédants, la fuite du temps, l'échec de l'amour, la quête de soi, et aussi les séductions de la vie, l'attrait de l'insolite plus que de l'inconnu ; avec son langage également, son goût du mot rare et du calembour, son sens de l'incantation verbale, le registre étendu de ses images, qui va de la simple comparaison introduite par « comme » à l'image qui tire d'elle seule sa raison d'être et sa signification.
Il a le don de l'amalgame, peut-être parce qu'il est tellement sensible à la diversité de la vie. Nul comme lui ne sait unir le rare et le banal, l'exquis et le vulgaire ou l'obscène, la tendresse et l'ironie, la tradition et l'invention, et, quand il s'agit de ses propres œuvres, des pages anciennes aux trouvailles les plus récentes. Au chant de quelques-uns de ses meilleurs poèmes, « La Chanson du mal-aimé », « Le Pont Mirabeau », « Marie », répondent les ruptures volontaires de rythmes, la discontinuité des images, bientôt toutes les créations de l'avant-garde.
On a dit qu'il fut le dernier élégiaque. Il faudrait ajouter qu'il eut un sens aigu du monde contemporain et qu'il est un précurseur des formes les plus modernes de la poésie. Son œuvre reste, à son image, « variée comme un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses ».
Pendant longtemps mal connue parce qu'elle restait dispersée, à l'exception de quelques ouvrages, dans des revues et des journaux difficilement accessibles, elle est abondante et pleine de diversité.
L'Enchanteur pourrissant, œuvre de jeunesse, doit être mis à part. C'est une composition complexe, à la fois lyrique et narrative, qui brasse, dans un décor légendaire où se confondent les époques et les mythologies, quelques thèmes essentiels : le temps et l'éternité, la toute-puissance du thaumaturge, la vanité de l'amour, la condition humaine...
L'Enchanteur pourrissant, œuvre de jeunesse, doit être mis à part. C'est une composition complexe, à la fois lyrique et narrative, qui brasse, dans un décor légendaire où se confondent les époques et les mythologies, quelques thèmes essentiels : le temps et l'éternité, la toute-puissance du thaumaturge, la vanité de l'amour, la condition humaine...
Les contes sont presque tous réunis dans deux recueils, L'Hérésiarque et Cie et Le Poète assassiné. Ils se divisent en deux grandes tendances. Les uns sont une recherche amusée et gourmande de l'insolite : insolite de certains problèmes religieux, de situations étranges, de fantaisies scientifiques touchant à la science-fiction. Les autres se rapportent, de près ou de loin, à divers projets d'une œuvre autobiographique successivement abandonnés. Leur achèvement est « Le Poète assassiné », le conte (sensiblement plus long que les autres) qui donne son nom au recueil publié en 1916. Dans le destin de Croniamantal, Apollinaire a fondu le réel et l'imaginaire en un récit à la fois humoristique et mythique, qui est sans doute la réussite de cet amalgame des tons auquel il se plaisait. À cet ouvrage ont été incorporés des éléments très divers, certains contemporains de L'Enchanteur pourrissant, d'autres provenant d'un roman avorté sur les anges, selon une technique de marqueterie qui lui est chère.
Enfin, La Femme assise, qui a paru au lendemain de sa mort, est un roman où s'entrelacent chroniques d'actualité sur 1914 et sur la guerre d'une part, fragments d'un roman inachevé sur les Mormons de l'autre.
Ajoutons qu'on ne néglige plus aujourd'hui ses deux romans publiés sous le manteau, Les Exploits d'un jeune don Juan et Les Onze Mille Verges, particulièrement ce dernier, où réapparaissent certains de ses thèmes fondamentaux.
De ses premières collaborations à La Grande France ou à La Revue blanche jusqu'à la rubrique d'échos qu'il tint en 1918 dans L'Europe nouvelle, l'activité d'Apollinaire est pratiquement ininterrompue dans ce domaine (la chronique) : besogne alimentaire, a-t-on souvent dit ; mais bien plus, forme première d'une curiosité déjà définie.
Il n'a lui-même réuni en volume que quelques-unes de ses chroniques, dans Le Flâneur des deux rives (1918). Celles qu'il a données au Mercure de France de 1911 à sa mort ont été rassemblées en 1926 sous le titre d'Anecdotiques. On y reconnaît la variété, le pittoresque, la poésie qui sont la qualité de son regard.
À cet aspect de son œuvre se rattache un travail qui, tout en étant de compilation plus que d'érudition pure, ne lui a pas toujours paru négligeable. Il tenait certes pour peu de prix une anthologie du théâtre italien parue en 1910, une histoire des Trois don Juan, qui n'est qu'un démarquage de Tirso de Molina, Molière, Mérimée et Byron, ou un Perceval du XVIe siècle mis en langue moderne (1918). Mais, en 1914, il avait rassemblé les préfaces et les bibliographies qu'il avait établies pour les collections des « Maîtres de l'amour » et du « Coffret du bibliophile » auxquelles sa collaboration avait commencé en 1908 avec un Sade et un Arétin, et les notices qu'il avait faites dans L'Enfer de la Bibliothèque nationale (écrit en collaboration avec Fleuret et Perceau) : ce devait être Les Diables amoureux, qui ne parut qu'en 1964. Cet ensemble révèle encore, plus qu'un goût pour les aberrations de l'amour, une inépuisable curiosité pour le pittoresque et l'inattendu de la vie.
S'il écrit en 1905 un article pénétrant sur Picasso (qu'il pourra reprendre tel quel en 1913 dans Les Peintres cubistes), en 1907 un autre sur Matisse, s'il préface en 1908 le catalogue de l'exposition Braque et contribue à faire connaître le douanier Rousseau, c'est en 1910 que commence la véritable carrière de critique d'art d'Apollinaire.
Entré à L'Intransigeant cette année-là, il y tient la chronique des expositions jusqu'en mars 1914 et passe ensuite à Paris-Journal. Ainsi il dispose pendant environ cinq ans d'une tribune presque quotidienne : la plupart de ses articles ont été réunis en 1960 dans Chroniques d'art. Cependant, c'est plutôt aux revues qu'il confie ses idées et celles de ses amis, surtout aux Soirées de Paris, dont il veut faire la tribune de l'art nouveau, et dans Der Sturm.
Il a très rapidement senti l'originalité de la peinture nouvelle. Mais il n'a utilisé qu'avec circonspection le terme de cubisme, plus attaché qu'il est à l'esprit créateur qu'à une doctrine systématique. Il n'emploie le mot qu'à la fin de 1911 et, dès octobre 1912, il parlera de l'« écartèlement du cubisme » et appellera « orphique » l'art contemporain. C'est que, dans le courant de 1912, il a pris conscience des développements possibles de la peinture, notamment avec Picabia et avec Robert Delaunay et sa femme Sonia. Ces derniers le conduisent notamment à entrevoir la naissance d'une « peinture pure », totalement dégagée de toute référence au réel.
De cette attitude, Les Peintres cubistes, méditations esthétiques (1913) portent la trace. On n'y trouvera pas une théorie du cubisme, mais une intuition des destinées de la peinture depuis le fauvisme.
Jusqu'à la fin de sa vie, Apollinaire restera à la pointe de l'activité artistique, remarquant en particulier les recherches de « rythme coloré » de Léopold Survage et collaborant au bulletin de la galerie Paul Guillaume Les Arts à Paris.
Si dans ce domaine il n'est pas un technicien, il s'inscrit dans la lignée des écrivains qui, de Diderot à Baudelaire, ont « senti » la peinture et son évolution.
La poésie d'Apollinaire est-elle livresque ? Est-elle, selon le mot de Duhamel en 1913, marchandise de « brocanteur », qui « revend », mais « ne fabrique pas » ? D'une façon générale, quelle est dans son œuvre la fonction des emprunts, des « sources », de l'intertextualité ?
S'est-il laissé entraîner dans l'avant-garde par des amis plus audacieux, comme Cendrars, plus qu'il ne s'y lança lui-même ? Sa critique d'art n'est-elle qu'un ramassis d'opinions entendues dans les ateliers et plus ou moins bien assimilées ? S'est-il contenté de ne parler que de ses amis ?
Ces questions sont souvent abordées ; la tendance actuelle de la critique tend à mettre en valeur la pleine originalité créatrice d'Apollinaire.
Michel DECAUDIN. « Guillaume Apollinaire », Encyclopaedia Universalis.
Œuvres complètes, 4 vol., Paris, 1965-1966 ;
Œuvres en prose, coll. la Pléiade, Gallimard, 1977 ;
Œuvres poétiques, coll. la Pléiade, Gallimard, , 1978.
Études :
P.-M. ADÉMA, Guillaume Apollinaire, Paris, 1968
J. BURGOS, éd. établie, présentée et annotée de L'Enchanteur pourrissant, Paris, 1972
P. CAIZERGUES, Apollinaire journaliste, Minard, 1981
J.-C. CHEVALIER, « Alcools » d'Apollinaire, essai d'analyse des formes poétiques, Paris, 1970
C. DEBON, Apollinaire après « Alcools », Minard, 1981
M. DECAUDIN, Le Dossier d'« Alcools », Genève, 1960
M.-J. DURRY, Guillaume Apollinaire, « Alcools », 3 vol., Paris, 1956-1965
A. H. GREET, Apollinaire et le livre de peintre, Paris, 1977
D. OSTER, Guillaume Apollinaire, Seghers, 1986
P. PIA, Apollinaire, Seuil, 1988
P. RENAUD, Lecture d'Apollinaire, L'Âge d'homme, 1969
P.-M. ADÉMA, Guillaume Apollinaire, Paris, 1968
J. BURGOS, éd. établie, présentée et annotée de L'Enchanteur pourrissant, Paris, 1972
P. CAIZERGUES, Apollinaire journaliste, Minard, 1981
J.-C. CHEVALIER, « Alcools » d'Apollinaire, essai d'analyse des formes poétiques, Paris, 1970
C. DEBON, Apollinaire après « Alcools », Minard, 1981
M. DECAUDIN, Le Dossier d'« Alcools », Genève, 1960
M.-J. DURRY, Guillaume Apollinaire, « Alcools », 3 vol., Paris, 1956-1965
A. H. GREET, Apollinaire et le livre de peintre, Paris, 1977
D. OSTER, Guillaume Apollinaire, Seghers, 1986
P. PIA, Apollinaire, Seuil, 1988
P. RENAUD, Lecture d'Apollinaire, L'Âge d'homme, 1969
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G. APOLLINAIRE. L'Antitradition futuriste. Manifeste, 29 juin 1913 :
***
Marthe GONNEVILLE. « Poésie et typographie(s) ». Études françaises, vol. 18, no.3, 1982 :
http://www.erudit.org/revue/etudfr/1982/v18/n3/036769ar.pdf
Préparation de DADA à Paris : SIC - Pierre ALBERT-BIROT
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Peintre, sculpteur, imprimeur, romancier, poète, Pierre Albert-Birot est un esprit original et l'un des grands poètes du XXe siècle. Son père était un homme d'affaires qui réussissait mal et qui quitta bientôt le domicile conjugal. Pierre Albert-Birot passa son enfance à Angoulême, où il était né, dans une semi-pauvreté, tandis que sa mère avait ouvert une pension de famille pour parvenir à faire vivre la famille. À bout de ressources, elle décida enfin de s'établir à Paris où elle s'improvisa couturière. Albert-Birot entre à l'École des beaux-arts et apprend la sculpture dans divers ateliers. Une de ses sculptures, La Veuve, est achetée par l'État et trône encore aujourd'hui au cimetière d'Issy-les-Moulineaux. Pour vivre, il sculpte aussi des façades de maisons. À la même époque, il peint, et il commence à composer des poèmes. Plus tard, quand on lui demandera s'il est bon pour un artiste de se disperser ainsi, il citera l'exemple de Léonard de Vinci !
La guerre éclate : Albert-Birot est réformé. En 1916, il crée la revue d'avant-garde SIC, dont il rédige entièrement les deux premiers numéros. C'est à ce moment qu'il fait la connaissance de Guillaume Apollinaire, qui se présente à lui le front ceint d'un bandeau. Dès le numéro quatre, SIC, qui publiera par la suite Drieu La Rochelle, Soupault, Tzara et Raymond Radiguet, obtient la collaboration d'Apollinaire. La revue organise des manifestations artistiques : lectures de poèmes entre autres. C'est dans le cadre d'une de ces manifestations qu'est montée Les Mamelles de Tirésias, la fameuse pièce d'Apollinaire qui provoque un scandale. Apollinaire avait proposé d'intituler sa pièce « drame surnaturaliste ». Albert-Birot suggère le terme « surréaliste ». Breton et son groupe, auquel n'appartiendra pourtant pas Albert-Birot, reprennent le terme à leur compte. En décembre 1919, après quatre années d'existence, SIC cesse de paraître, car, comme l'explique son fondateur : « Les revues d'avant-garde doivent mourir jeunes. »
Bien qu'il continue de peindre par intermittence après la guerre, Albert-Birot se consacre surtout à l'œuvre écrite et au théâtre. Il publie Trente et Un Poèmes de poche (1917), avec un « poèmepréface-préfaceprophétie » de Guillaume Apollinaire ; Poèmes quotidiens et La Joie des sept couleurs (1919) ; La Triloterie (1920) ; La Lune ou le Livre des poèmes (1924). Il écrit aussi de nombreuses pièces de théâtre, des pantomimes, des pièces pour marionnettes, dont certaines sont inédites, comme Barbe-Bleue.
En ce qui concerne le jeu et la mise en scène, Albert-Birot est farouchement antiréaliste. Pour lui la création théâtrale doit être un cirque dont le public occupe le centre tandis que les acteurs se déplacent sur une plate-forme périphérique. En 1929, il crée son propre théâtre de recherche, Le Plateau, et il monte ses propres pièces, en particulier Matoum et Tévibar, écrite en 1919, et Barbe-Bleue. Jouvet, Copeau, Dullin, tous les grands noms du théâtre de l'entre-deux-guerres s'intéressent à ses recherches. Ces pièces, extrêmement originales, tant dans leur écriture que dans leur mise en scène, restent plus proches du poème que de la pièce de théâtre classique. Albert-Birot y montre son goût du merveilleux, qui s'intègre dans le quotidien, son sens de l'humour qui n'exclut pas la bonne santé, et cette simplicité qui le caractérise et que Guillaume Apollinaire avait déjà soulignée.
Avec les années trente commencent les années de solitude. Sa femme meurt. Il publie Ma Morte (1931), qu'il imprime lui-même sur une presse à bras, dans un coin de son atelier. Il travaille chez un antiquaire à restaurer des meubles anciens. En même temps il imprime lui-même d'autres recueils : Le Cycle des Poèmes de l'année (1937), Amenpeine (1938), Miniatures (1939). Il compose également à cette époque son « roman », Grabinoulor, qui est publié en 1933, ainsi que Rémy Floche, employé (1934).
On a souvent considéré Albert-Birot comme un écrivain surréaliste. Lui-même a refusé cette étiquette, car il n'a jamais appartenu au groupe surréaliste non plus qu'aux dadaïstes. Cet artisan consciencieux n'est d'ailleurs pas un homme de groupe. Il est le fondateur d'une école, le « nunisme », qui reste sans disciples attitrés. Poète de la simplicité, du naturel, de la joie et de la transparence, il est ouvert à tous les genres, à tous les modes d'expression. Ses « poèmes à crier et à danser » préfigurent les poèmes lettristes. Les objets de la vie de tous les jours, compagnons d'une solitude qu'ils peuplent, subissent les transformations de la lumière et du temps. Tristesse de la solitude parfois, mais réduite par la compagnie de ces doubles du poète que sont Grabinoulor ou Rémy Floche, ou encore ceux des Poèmes à l'autre moi (1954). Le poète est son propre double, et son corps son compagnon. C'est par sa maîtrise de la langue, son goût de faire jaillir des tours nouveaux, aussi bien que par le ton épique de Grabinoulor, qu'on a pu comparer Albert-Birot à Rabelais. Mais c'est son immense simplicité, son « ingénuité profonde » dont parlait Max Jacob, qui lui donnera la place qu'il mérite au sein des lettres françaises.
Pierre Albert-Birot est mort dans le dénuement en 1967.
Bien qu'il continue de peindre par intermittence après la guerre, Albert-Birot se consacre surtout à l'œuvre écrite et au théâtre. Il publie Trente et Un Poèmes de poche (1917), avec un « poèmepréface-préfaceprophétie » de Guillaume Apollinaire ; Poèmes quotidiens et La Joie des sept couleurs (1919) ; La Triloterie (1920) ; La Lune ou le Livre des poèmes (1924). Il écrit aussi de nombreuses pièces de théâtre, des pantomimes, des pièces pour marionnettes, dont certaines sont inédites, comme Barbe-Bleue.
En ce qui concerne le jeu et la mise en scène, Albert-Birot est farouchement antiréaliste. Pour lui la création théâtrale doit être un cirque dont le public occupe le centre tandis que les acteurs se déplacent sur une plate-forme périphérique. En 1929, il crée son propre théâtre de recherche, Le Plateau, et il monte ses propres pièces, en particulier Matoum et Tévibar, écrite en 1919, et Barbe-Bleue. Jouvet, Copeau, Dullin, tous les grands noms du théâtre de l'entre-deux-guerres s'intéressent à ses recherches. Ces pièces, extrêmement originales, tant dans leur écriture que dans leur mise en scène, restent plus proches du poème que de la pièce de théâtre classique. Albert-Birot y montre son goût du merveilleux, qui s'intègre dans le quotidien, son sens de l'humour qui n'exclut pas la bonne santé, et cette simplicité qui le caractérise et que Guillaume Apollinaire avait déjà soulignée.
Avec les années trente commencent les années de solitude. Sa femme meurt. Il publie Ma Morte (1931), qu'il imprime lui-même sur une presse à bras, dans un coin de son atelier. Il travaille chez un antiquaire à restaurer des meubles anciens. En même temps il imprime lui-même d'autres recueils : Le Cycle des Poèmes de l'année (1937), Amenpeine (1938), Miniatures (1939). Il compose également à cette époque son « roman », Grabinoulor, qui est publié en 1933, ainsi que Rémy Floche, employé (1934).
On a souvent considéré Albert-Birot comme un écrivain surréaliste. Lui-même a refusé cette étiquette, car il n'a jamais appartenu au groupe surréaliste non plus qu'aux dadaïstes. Cet artisan consciencieux n'est d'ailleurs pas un homme de groupe. Il est le fondateur d'une école, le « nunisme », qui reste sans disciples attitrés. Poète de la simplicité, du naturel, de la joie et de la transparence, il est ouvert à tous les genres, à tous les modes d'expression. Ses « poèmes à crier et à danser » préfigurent les poèmes lettristes. Les objets de la vie de tous les jours, compagnons d'une solitude qu'ils peuplent, subissent les transformations de la lumière et du temps. Tristesse de la solitude parfois, mais réduite par la compagnie de ces doubles du poète que sont Grabinoulor ou Rémy Floche, ou encore ceux des Poèmes à l'autre moi (1954). Le poète est son propre double, et son corps son compagnon. C'est par sa maîtrise de la langue, son goût de faire jaillir des tours nouveaux, aussi bien que par le ton épique de Grabinoulor, qu'on a pu comparer Albert-Birot à Rabelais. Mais c'est son immense simplicité, son « ingénuité profonde » dont parlait Max Jacob, qui lui donnera la place qu'il mérite au sein des lettres françaises.
Pierre Albert-Birot est mort dans le dénuement en 1967.
Marc BLOCH. « Pierre AlbertBirot », Encyclopaedia Universalis.
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